French HipHop Timeline
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Mis à jour le 16/10/2024
Le Terrain vague de La Chapelle
source : autour-de-paris.com
En 1986, durant quelques mois, les amateurs de hip-hop se retrouvent dans un endroit devenu mythique, le terrain vague de La Chapelle, dans le nord de Paris.
A l’intersection de la voie ferrée de l’est et de la ligne 2 du métro parisien, un lieu aujourd’hui disparu a marqué de son empreinte l’histoire du hip-hop. Un terrain vague comme il en existe encore quelques uns au nord-est de Paris, et que notre époque convertit en friches culturelles, comme ce fut le cas de l’Aérosol en 2018. Ce vaste parking désaffecté, à la végétation sauvage, va devenir l’épicentre du hip-hop français et européen au mitan des années 1980. D’abord, le terrain accueille des parties de baseball de ses premiers occupants qui apprivoisent un espace semé de broussailles et de crevasses, avant de concentrer entre ses hauts murs bien visibles du métro aérien la quintessence des acteurs du hip-hop naissant : graffeurs, breakeurs, DJ’s, rappeurs, puis d’attirer les touristes de passage.
Son rayonnement est tel qu’il a été immortalisé dans une célèbre chanson de NTM, « Tout n’est pas si facile », où Kool Shen évoque « les premières heures du terrain vague de la Chapelle », bien qu’on parle également du terrain de Stalingrad, selon qu’on emprunte la ligne 2, Nation-Porte Dauphine, dans un sens ou un autre. Une archive mémorable montre, réunis au terrain un jour de 1987, Joey Starr de NTM, Solo et Squat d’Assassin, en compagnie des graffeurs Leeds (qui témoigne ici), Meo et Mode 2, rejoints par Vincent Cassel en plein effet beat box
NTM y fera référence en 1995 dans son morceau nostalgique « Tout n’est pas si facile » de l’album Paris sous les bombes. En insérant des flyers faits à la main dans les pochettes des disques funk et hip-hop américains.
C'est lors des sessions de ce terrain vague que les futurs NTM et Assassin découvrent des rappeurs français comme Lionel D, Jhony Go ou Destroy Man. Membre de la Universal Zulu Nation, il a fait la première partie de la tournée française d'Afrika Bambaataa, l'un des pères du hip-hop musical avec Grandmaster Flash et DJ Kool Herc.
En octobre 1982, le journaliste et producteur Bernard Zekri, actuel patron de Radio Nova, publie dans Libération une série d’articles sur des rappeurs new-yorkais. Le mois suivant, il organise la tournée française du New-York City Rap tour qui fera notamment escale à l’hippodrome de Pantin, au Bataclan et au Palace.
Ce grand show dévoile les disciplines du hip-hop à une jeunesse éblouie par cette nouvelle esthétique, en réunissant les pointures new-yorkaises du graf, du rap, du djing et de la danse, Phase 2, Futura 2000, Dondi, Afrika Bambaataa, Grandmaster D.ST, le Rock Steady Crew, Rammellzee et les Buffalo Girls. Entre janvier et décembre 1984, Sidney fait découvrir le smurf à la France entière avec son émission H.I.P. H.O.P. sur TF1, dont l’arrêt brutal signe la fin d’une mode.
Le vide créé sera bientôt comblé par les free jams de DJ Dee Nasty au terrain de Stalingrad, qui met le son et l’ambiance avec rappeurs et danseurs, notamment le premier duo rap, Destroy Man et Jhonygo, et les breakeurs de Aktuel Force.
1985-1990 : dans cette période qui correspond précisément à la durée d’existence du terrain, le hip-hop hexagonal – et peut-être européen – se relève après avoir frôlé l’extinction. C’est dans cet espace circonscrit par deux voies ferrées, aux limites des 18e et du 19e arrondissements parisiens, que s’établit la jonction entre deux époques : la victorieuse année 1984 et les débuts officiels du rap français en 1990, avec la compilation Rapattitude, annonçant les albums de NTM, IAM, Assassin et MC Solaar.
Précisons qu’on ne parle pas alors de hip-hop mais du mouvement, et que les futurs tagueurs et graffeurs sont appelés writers.
Plusieurs groupes de graffeurs se retrouvent au terrain : les BBC (Ash, Jay One et Skki), vite rejoints par Lokiss, Scipion et Irus. Puis viennent les CTK (Bando, Mode 2, Shoe, Boxer, Colt…), et plus tard les TCG (Ekinox, Kaze, Majesty, Reen, Sheek, Dozer, James, Spank). En outre, le début du mouvement est européen, dans la mesure où les CTK (The Chrome Angelz), en plus de Bando, rassemblent des writers venus d’Angleterre (Mode 2), de Suède (Disey) et de Hollande (Shoe).
« Le hip-hop est resté vivant grâce au graffiti »
Le découvreur du terrain, c’est le graffeur Ash, alors connu sous le nom de Saho, du groupe BBC (Bad Boys Crew). A l’hiver 1984-1985, il se rend comme tous les jours à la salle de danse de Paco Rabanne, métro Colonel Fabien, qui accueille tout ce que Paris compte de breakeurs. Observant d’une vue plongeante les abords du boulevard de la Chapelle depuis sa rame de la ligne 2, il prête une attention particulière à un espace que certains avaient remarqué sans avoir l’idée d’y pénétrer, et dont le mur extérieur était recouvert d’une fresque des Musulmans fumants, un groupe d’artistes de figuration libre alors actif à Paris. « Un jour, j’y entre et je repeins les murs en blanc pour y faire des grafs. Quelques autres me rejoignent, et le lieu devient petit à petit un rendez-vous pour le graffiti et hip hop. C’était très underground. Il y avait un coin avec des carreaux au sol qu’on a déblayé pour pouvoir y faire du break », confie Ash. « On a commencé à se faire un petit espace, confirme Pascal Blaise, danseur pour le groupe Aktuel Force. Par la suite je suis revenu avec d’autres danseurs, on a enlevé les gravats et on est venu s’entraîner. Il y avait une super bonne ambiance, ça venait de partout, on y trouvait la nouvelle génération de danseurs venant après nos grands frères qui faisaient du jazz rock ».
« A l’époque, le hip-hop était tombé très bas », se rappelle Ash. « Avec l’arrêt de l’émission de Sidney, le hip-hop est resté vivant grâce au graffiti et au terrain », confirme Jay, fondateur des BBC en 1982 avec Skki. « Beaucoup de gens sont venus au graf et au tag par Stalingrad, ça a marqué un boum ». « Les vrais connaisseurs se retrouvaient là, poursuit Ash. Il n’y avait pas d’autre endroit, puisque la salle de Paco Rabanne avait fermé. Et une boutique qui importait des fringues B-Boy de New-York avait ouvert pas loin du terrain vague : Ticaret. »
L’homme à l’origine de ce magasin alors unique en France et en Europe, c’est Dan qui s’entraîne également à la salle Paco Rabanne, où il apprend comme d’autres l’existence du terrain. Début 1986, alors qu’il cherche une boutique pour vendre des vêtements des 50’s alors à la mode aux Halles, il trouve un ancien café situé comme par hasard à Château-Landon, soit juste à côté du terrain. Quelques mois après avoir ouvert son enseigne, les graffeurs des BBC lui demandent de leur ramener de New-York des ceintures de name plate dans la boucle desquelles ils apposeront leur blaze. Ainsi est lancée la première boutique hip-hop de France.
Un « carrefour hip-hop », un « club »
« Pour entrer sur le terrain, il fallait sauter un mur de deux mètres, précise Ash. Alors quand on était dedans, c’était pas facile de ressortir. Plusieurs types se sont fait dépouiller ». Ce que confirme le danseur Youval, qui découvre le terrain dès 1985, à 14 ans : « On y allait la peur au ventre. La première chose à faire, c’était de passer par le métro pour savoir s’il y avait du monde. Des fois, Dan accompagnait les jeunes jusqu’à la station pour ne pas qu’il se fassent dépouiller leur Superstars, casquettes Kangol et ceintures. Il ne fallait pas s’appeler Harry Potter. Une fois, en 1985, des mecs nous ont jeté des pierres pour nous empêcher d’entrer. Mais le terrain est devenu le carrefour du hip-hop, on y retrouvait tous les graffeurs, les tagueurs, ensuite les danseurs et les rappeurs. »
« C’était comme un club. On y venait tous les jours soit pour peindre, soit pour aller traîner ailleurs, se souvient Ash. Aujourd’hui je regarde ça comme un truc que l’on copiait des Américains, on voulait être des New-Yorkais. ». « C’est un lieu mythique pour les gens qui n’y sont pas entrés ou qui n’ont pas osé, mais c’était surtout des rencontres entre amis », résume Jay. « Bando, Mode 2, Colt, les TCG : tous venaient pour le graf et le tag. On parlait de musique, on échangeait sur les producteurs, notre éducation s’est faite au terrain. Le métro passait en face, on se croyait à New-York ».
Popay était plus jeune, mais il se souvient aussi : « On allait admirer les tags de Bando et les grafs de Meo sur le hall of fame (le mur extérieur du terrain qui donnait sur la rue). C’était le mur le plus en vue de Paris. Il y avait aussi un petit magasin en bas des escaliers qui vendait les premières baskets. On achetait notre nameplate chez Ticaret. »
Comment le terrain est-il devenu mythique ?
Selon Karim Boukercha, « le terrain a permis le regroupement de la première vague d’activistes du hip-hop, qui étaient une toute petite poignée à l’époque. Il a servi de lieu de connexion, mais aussi d’émulation et de compétition pour cette première génération de danseurs et les graffeurs / tagueurs. » La réunion de plusieurs facteurs peut expliquer sa destinée exceptionnelle : un espace urbain vierge, propice aux aventures adolescentes, entre les broussailles et le crépitement des bombes aérosol jetées au feu, une imagerie urbaine rappelant un paysage du Bronx, avec ce mur du Boulevard de la Chapelle qui devient un hall of fame modelé sur celui de Spanish Harlem, là où seuls les meilleurs peuvent poser leur graf. A cela, il faut encore ajouter l’installation la même année de la boutique Ticaret, à l’angle des rues Château-Landon et du Chaudron, qui sera le seul magasin hip-hop en France jusqu’en 1990 et surtout les free jams organisées en 1986 par Dee Nasty, inspirées des premières blocks parties du Bronx, et dont deux courtes vidéos sur Youtube peuvent donner une idée.
« Un peu avant ça, les premiers graffeurs se croisent au hasard de la vie sur les quais de Seine, ou sur les palissades du chantier de Beaubourg et du Louvre », précise Karim Boukercha. L’année suivante, en 1987, tout le monde se retrouvera au Globo où mixe DJ Dee Nasty, qui aura ensuite son émission Deenastyle sur Radio Nova.
Aujourd’hui, à la lisière des 18e et 19e arrondissements, à la confluence de cette mythique ligne 2 qui suit le tracé de l’enceinte des fermiers généraux, et de la voie ferrée de l’est qui file vers Pantin, Bondy, Rosny et Meaux, le terrain a disparu. C’est devenu un centre de tri postal sans âme, si ce n’est celle du terrain défunt que perçoivent, parmi les usagers du métro, ceux qui savent de quel mystérieux précipité cet espace fut jadis le théâtre – et que symbolisait si parfaitement la fresque Criminal Art, réalisée par Bando et Mode 2
Photos/Images
NTM
New Generation MC
Aktuel Force